La démission du premier ministre Sébastien Lecornu, le 6 octobre dernier, révèle l’étendue de la crise politique dans laquelle se trouve la France. Lecornu a démissionné 27 jours après sa nomination, soit le mandat le plus court exercé par un premier ministre sous la Ve République. Son gouvernement qui n’a tenu que 14 heures est le plus court de la IVe et de la Ve République.[1] Lecornu est le 5e premier ministre nommé par le président Emmanuel Macron depuis sa réélection en 2022, c’est-à-dire en 3 ans et 5 mois. Ceci donne une durée moyenne de 8 mois seulement par premier ministre sous un seul mandat présidentiel, la durée moyenne la plus courte sous la Ve République. Ce 10 octobre, Macron a décidé de renommer Lecornu au poste de premier ministre, rendant la situation encore plus cocasse.
Les causes de cette crise politique sont diverses, mais la cause la plus immédiate est le refus de Macron de respecter les résultats des élections législatives anticipées de 2024 qu’il a provoquées lui-même en décidant, de manière surprenante, de dissoudre l’Assemblée nationale. Au lendemain de ces élections, l’idéal aurait été que Macron nommât un premier ministre issu des forces de gauche rassemblées au sein du Nouveau Front Populaire (NFP), vainqueur des législatives. Il est difficile d’opposer au NFP qu’il ne disposait que d’une majorité relative à l’Assemblée nationale, alors que sous la législature précédente, Macron dirigeait lui-même le pays avec une majorité relative dans cet hémicycle.
Le NFP aurait donc dû se voir accorder l’opportunité de gouverner en faisant preuve d’ingéniosité et en négociant au gré des alliances ponctuelles. Puis, dans l’hypothèse d’un renversement de ce gouvernement par une motion de censure, Macron aurait pu nommer un premier ministre issu du Rassemblement National (RN) ou envisager un gouvernement d’union nationale. Cependant, Macron a refusé un gouvernement de cohabitation, un gouvernement d’union nationale et tout autre partage du pouvoir (la nomination de Michel Barnier étant une exception relative) pour poursuivre une politique rejetée par la majorité des Français. En vérité, plus rien n’étonne de la part de Macron qui annonçait en 2021 aux Etats-Unis sa volonté de « déconstruire l’histoire de France ».[2]
Sur le plan économique, le bilan de Macron est tout aussi négatif. Depuis son élection en 2017, la dette publique a augmenté de plus de 1.100 milliards d’euros.[3] La richesse des 500 plus grandes fortunes, quant à elle, a doublé en 6 ans, passant de 600 milliards à 1200 milliards d’euros entre 2017 et 2023, sur fond de décisions publiques controversées dont la suppression en 2018 de l’Impôt de solidarité sur la fortune.[4] Au même moment, la pauvreté a atteint un niveau record en 2023, avec 10 millions de Français concernés, un record jamais atteint depuis le lancement en 1996 de l’indicateur annuel de l’Insee.[5] La théorie du ruissellement est un échec cuisant.
Par ailleurs, depuis 2014, année où Macron passera de secrétaire général adjoint de l’Élysée à ministre de l’économie du président François Hollande, ce sont plus de 1.600 entreprises françaises qui ont été rachetées par des groupes américains[6], soit une moyenne de 3 entreprises par semaine. Parmi elles, des fleurons de l’industrie française : Alstom Énergie dont la vente en 2015 est autorisée par Macron alors ministre de l’économie[7] ; Technip, groupe d’ingénierie pétrolière, cédé en 2017 alors que Macron est ministre de l’économie ; Latecoere, équipementier aéronautique vendu en 2019 sous la présidence Macron ; Exxelia, fabricant de composants électroniques vendu en 2023 ; ou Doliprane, médicament le plus vendu de France, en 2024. On pourrait également citer Lafarge, acteur stratégique du secteur de la construction qui a connu une fusion en 2015 et est passé à des intérêts suisses (Holcim), ou encore Alcatel, acteur majeur dans les technologies de télécommunications, vendu en 2016 à des intérêts finlandais (Nokia).
De manière plus générale, la classe politique française dont la responsabilité est d’apporter des réponses aux défis, celui par exemple de la dégradation des services publics, est aujourd’hui divisée en trois principales catégories d’individus :
- La 1ère catégorie concerne les politiques qui ont adopté la thèse de l’oligarchie européiste et mondialiste et qui ont un accès privilégié aux médias mainstream, contrôlés par une poignée de milliardaires. Les partis dits républicains relèvent de cette catégorie : de façon résumée, la Droite autour des Républicains (LR), la Gauche autour du Parti Socialiste (PS) et du Pôle Écologiste (PE) et le Centre autour de Renaissance (RE).
- La 2e catégorie concerne les politiques qui, contrairement aux apparences, ont largement adopté la thèse de l’oligarchie européiste au détriment de la souveraineté nationale et qui ont un accès également privilégié aux médias mainstream. Les principaux partis dits radicaux ou extrêmes relèvent de cette catégorie : de façon concise, l’Extrême Droite autour du Rassemblement National (RN) et l’Extrême Gauche autour de La France Insoumise (LFI).
- La 3e catégorie concerne les politiques qui s’opposent à l’oligarchie européiste et qui défendent la souveraineté nationale. Qualifiés de souverainistes, ils ont un accès extrêmement limité aux médias mainstream. Les principaux partis qui entrent dans cette catégorie sont : l’Union Populaire Républicaine (UPR), Les Patriotes (LP), République Souveraine (RS), Solidarité et Progrès (SP) ou encore Debout la France (DLF).
Toutes proportions gardées, les personnalités relevant de la première catégorie se sont vidées de leur substance politique et idéologique et en paient déjà le prix électoral. Quant au Centre autour de Renaissance, parti politique de Macron, il a un avenir incertain. S’agissant des personnalités relevant de la deuxième catégorie, elles se vident progressivement de leur substance politique, la LFI, par exemple, a abandonné la classe ouvrière. Si elles jouissent encore d’une bonne popularité, celle-ci est à contrebalancer avec un taux d’abstention important aux élections. La preuve de leur alignement à l’establishment s’illustre par ailleurs par leur adoption du narratif anti-russe sur le conflit en Ukraine et du narratif pro-vaccins pendant la crise du Covid-19[8], même si ces principaux partis dits extrêmes entretiennent une savante ambiguïté pour donner l’impression de se dissocier des partis dits républicains.
En mars 2021, le leader de La France Insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon demandait ainsi de « faire venir des vaccins de partout » pour vacciner le maximum de personnes.[9] En juin 2024, il a assuré qu’en cas de victoire du rassemblement de la gauche aux législatives, Paris continuerait à envoyer des armes à Kiev : « Quoi qu’on puisse en penser à l’intérieur de la gauche, dans le programme, il n’est pas prévu qu’on arrête d’envoyer des armes », ajoutant qu’il n’y avait aucun « désaccord » au sein des partis composant le Nouveau Front populaire.[10] S’agissant du leader du Rassemblement National (RN) Marine Le Pen, elle a soutenu une vaccination accessible à tous durant la crise du Covid-19, affirmant en avril 2021 qu’elle se ferait vacciner « quel que soit le vaccin » qu’on lui propose.[11] De son côté, le président du RN Jordan Bardella a déclaré en février 2023 qu’il y avait eu une « naïveté collective » de la classe politique française, y compris au sein du RN, face aux ambitions de Vladimir Poutine avant l’attaque contre l’Ukraine. Le 17 octobre 2024, Bardella a ensuite rencontré le président Zelensky et a publié sur son profil X que celui-ci se battait « pour l’intégrité territoriale de son pays et la liberté de son peuple ».[12]
L’autre nuance à relever concerne Éric Zemmour du parti d’Extrême Droite Reconquête qui a une analyse intéressante et une certaine liberté de ton sur les deux questions précitées du conflit en Ukraine et des vaccins. Cependant, son thème de prédilection, l’identité nationale, est un sujet a priori légitime, mais dont le traitement incendiaire qu’il en fait le rend explosif pour la société française. Reconquête exploite à la fois une inquiétude et un fond racial alimentés par l’immigration arabe et africaine, mais opportunément utilisés pour empêcher la réflexion sur l’expression politique dangereuse de l’identité dite européenne contre l’identité nationale. Dans les années 1914-1918 et 1939-1945 par exemple, la menace existentielle de la France venait de l’Allemagne voisine, pas des soldats du Maghreb et d’Afrique noire qui ont combattu aux côtés de la France. En tout état de cause, la France ne peut pas librement régler la question de l’immigration, la définition de la politique d’immigration étant une compétence de l’Union Européenne.
Enfin, les personnalités relevant de la troisième catégorie sont celles qui traitent prioritairement de la question essentielle de la disparition de la France comme État nation au sein de l’Union européenne. La disparition de la France est caractérisée par une perte de souveraineté et d’indépendance : en matière politique au profit des dirigeants non élus de la Commission européenne à Bruxelles ; en matière économique et monétaire au profit des technocrates de la Banque centrale européenne à Francfort ; en matière de défense au profit de l’OTAN à Washington. Pourtant, la nation est le lieu où bat le cœur de la démocratie, le lieu par excellence où doit s’exercer le pouvoir d’un peuple à décider de son avenir, en lieu et place des centres et forces lointains, diffus. La démocratie n’est pas seulement le droit de débattre ou de voter, elle est le pouvoir d’un peuple d’exécuter sa volonté propre, elle est le pouvoir de changer les choses.
[1] La Dépêche, 6 oct. 2025, www.ladepeche.fr/2025/10/06/demission-de-lecornu-le-gouvernement-le-plus-bref-de-lhistoire-de-france-quels-ont-ete-les-autres-mandats-eclair-12974393.php
[2] Marianne, 7 mai 2021, www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/emmanuel-macron-deconstruire-lhistoire-de-france-dit-il
[3] Le Parisien, 25 sept. 2025, www.leparisien.fr/economie/la-dette-publique-en-france-depasse-3-400-milliards-deuros-a-1156-du-pib-a-fin-juin-selon-linsee-25-09-2025-UBPN5TIIFZGNHBEVFHNMX5UA5U.php
[4] Observatoire des inégalités, 5 juin 2024, www.inegalites.fr/La-croissance-demesuree-des-500-plus-grandes-fortunes
[5] Les Echos, 7 juil. 2025, www.lesechos.fr/politique-societe/societe/la-pauvrete-atteint-un-niveau-record-en-france-2175209
[6] TF1, 10 avril 2025, www.tf1info.fr/economie/verif-1500-entreprises-francaises-avalees-par-le-capital-americain-en-dix-ans-comme-l-assure-francois-ruffin-2364348.html ; Les Echos, 9 févr. 2025, www.lesechos.fr/finance-marches/ma/alstom-technip-doliprane-en-dix-ans-les-etats-unis-se-sont-offert-plus-de-130-milliards-de-dollars-de-fleurons-francais-2147587
[7] Mediapart, 23 juil. 2019, www.mediapart.fr/journal/france/dossier/dossier-laffaire-alstom
[8] Les Incorrectibles, compte X, 14 avril 2024, https://x.com/incorrectibles/status/1779572830234877994
[9] AFP, 23 mars 2021, https://youtu.be/xC0wsePJXsU
[10] Marianne, 26 juin 2024, www.marianne.net/politique/melenchon/guerre-en-ukraine-melenchon-soutient-l-envoi-d-armes-mais-veut-eviter-a-tout-prix-l-escalade
[11] France Info, 27 avril 2021, www.franceinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/vaccin/video-covid-19-c-est-la-liberte-des-gens-de-choisir-s-ils-souhaitent-se-faire-vacciner-et-avec-quel-medicament-estime-marine-le-pen_4452615.html
[12] Le Journal du Dimanche, 17 oct. 2024, www.lejdd.fr/politique/guerre-en-ukraine-les-images-de-la-rencontre-entre-jordan-bardella-et-volodymyr-zelensky-150717 ; Jordan Bardella, compte X, 17 oct. 2024, https://x.com/j_bardella/status/1846928438948511951
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